samedi, mai 28, 2022
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Centrafrique : péril en la demeure

Centrafrique : péril en la demeure
Michel Djotodia, en voie de normalisation ? 
 
Le 24 mars aux aurores, le général François Bozizé quitta précipitamment Bangui. Il a été surpris au saut du lit par les rebelles qui se trouvaient déjà devant la grille du palais de la Renaissance, alors que la veille, il avait encore survolé le front sans remarquer de mouvement particulier de troupes ennemies ni de 4×4. Il s’envola vers le Cameroun en hélicoptère non sans avoir mis à l’abri une partie de sa famille de l’autre côté de l’Oubangui, en République Démocratique du Congo.
L’homme fort de la Séléka, Michel Djotodia s’autoproclama alors président de la République pour une transition de trois ans. Dans la foulée, il demanda au premier ministre Nicolas Tiangaye – nommé en janvier conformément aux accords de Libreville – de rester à la tête du gouvernement.
Certes, un coup d’Etat est un acte anticonstitutionnel, mais comment l’habiller pour obtenir ne serait-ce qu’une certaine légitimité ? D’ailleurs, les condamnations internationales de la destitution du président François Bozizé, s’apparentaient davantage à une posture. D’aucun ne regrettait vraiment la chute du président François Bozizé. Sauf peut-être… le président Jacob Zuma.
 
Le dur apprentissage du panafricanisme 
L’Afrique du Sud a laissé beaucoup de plumes dans cet imbroglio. Leur contingent a perdu au moins treize hommes en s’opposant aux colonnes de rebelles à l’entrée de la capitale. Amené à se justifier sur cette campagne très éloignée de leur zone d’influence, le président Jacob Zuma a dû affronter une tempête de critiques de la part des médias, des partis de l’opposition ; il a même suscité l’incompréhension de la majorité de la population. Déjà que la SADC – la communauté économique d’Afrique Australe – et la Nation arc-en-ciel se sont embourbées en tergiversant depuis 2009 dans la médiation de la crise malgache. En effet, au bout de quatre années de transition, la Grande Ile voudrait organiser une pantalonnade en guise d’élections présidentielles : 41 candidats à la magistrature suprême dont la femme de l’exilé de Pretoria Marc Ravalomana (protégé de Jacob Zuma) comme challenger du jeune DJ Andry Rajoelina et du vieux cheval de retour, l’amiral rouge Didier Ratsiraka.
Quel diable a poussé le président Jacob Zuma à vouloir se mêler des problèmes centrafricains pour ne récolter que des coups et subir une telle humiliation ? Le lendemain de la chute de « Kangara » Bozizé, le sort de la République Centrafricaine se jouait à des milliers de kilomètres de là. Plusieurs chefs d’Etat de la CEEAC (Sassou Nguesso, Idriss Deby, Teodoro Obiang Nguema…) étaient présents à Durban pour assister au 5ème sommet des BRICS. En marge de cette conférence, l’atmosphère était tendue car les protagonistes – soupçonnés d’avoir soutenu la Séléka – ont rencontré le président Jacob Zuma pour une réunion informelle qui préludait le sommet de N’Djamena sur la République Centrafricaine, prévu quelques jours plus tard. François Bozizé, le président déchu, de son exil camerounais, ne s’embarrassait pas pour accuser le président tchadien d’avoir militairement soutenu la rébellion. En tout cas, des soldats sud-africains auraient confirmé que lors de l’opération du 24 mars, ils avaient en face d’eux des soldats plus aguerris, avec des uniformes neufs ; différents de ceux qu’ils avaient l’habitude d’apercevoir.
Le 3 avril, le Tchad en tant que puissance invitante accueillit les chefs d’Etat de la sous-région. Le président sud-africain s’invita accompagné d’une délégation de trois ministres (Relations internationales et Coopération, Défense, Sécurité d’Etat). Ce dernier ne voulait pas de Michel Djotodia à la tête de la RCA. Il a d’abord proposé à ses interlocuteurs de mettre le président de l’Assemblée Nationale Célestin Leroy Gaombalet à la tête de l’Exécutif pour assurer l’intérim. Ses hôtes ont poliment refusé ; arguant que c’est un KNK pur sucre (le travail rien que le travail, le parti de l’ancien régime). Même la nomination d’un Conseil présidentiel composé de cinq sages n’a pas obtenu l’assentiment de ses homologues d’Afrique Centrale.
Cette réunion, à laquelle avait assisté uniquement le chef de gouvernement centrafricain Nicolas Tiangaye, a émis les recommandations suivantes : la création d’un Conseil National de Transition (CNT) comme organe législatif ; mais qui ne peut révoquer le premier ministre. Le CNT sera chargé d’élaborer une nouvelle constitution ; mais aussi de donner mandat à Michel Djotodia d’assurer l’intérim de président de la République pour une durée ramenée de 36 à 18 mois. En d’autres termes, il s’agit d’appliquer les Accords de Libreville du mois de janvier sans François Bozizé.
 
Répartition des rôles à la tête de l’Exécutif
 
Nicolas Tiangaye, le pompier de service
La situation actuelle de la RCA est catastrophique : les caisses de l’Etat sont vides et les nouveaux dirigeants sont incapables de juguler l’insécurité. Frapper à la porte de la communauté internationale pour demander une aide financière et militaire ; telle était l’objet de la tournée européenne – Paris et Bruxelles – du premier ministre centrafricain au début du mois d’avril. A Paris, le ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius conditionne l’appui militaire de la France à la mise en place des autorités légitimement reconnues. Dans la foulée, l’OIF dont le siège se trouve dans la capitale française a convoqué le chef de gouvernement centrafricain pour lui signifier la suspension temporaire de son pays des instances de l’organisation à Paris. La France ne veut plus tellement s’immiscer dans les affaires africaines à cause de son passé colonial ; l’exception malienne confirmant la règle ! Elle préfère se servir de l’OIF pour mener sa diplomatie dans les pays francophones. Le président François Hollande aurait dû recevoir le premier ministre Nicolas Tiangaye, dès le lendemain des Accords de Libreville. Une photo des deux hommes sur le perron du palais de l’Elysée aura permis de légitimer son gouvernement et aurait sans doute obligé le président François Bozizé à respecter lesdits Accords. Au lieu de cela, le représentant d’un pays en reconstruction et en détresse n’a été reçu que, trop tardivement, par Hélène le Gal, la Conseillère « Afrique » du palais de l’Elysée.
Avant d’aller à Washington et New-York pour rencontrer en autres le Secrétaire Général de l’ONU Ban Ki Mmoon, il a dû se rendre à Pretoria accompagné de son ministre délégué à la Défense. A l’ordre du jour : les accords de défense ainsi que les contrats miniers des sociétés sud-africaines. Le retour du contingent sud-africain à Bangui est reporté sine die. Quant aux business, les permis d’exploitation ne sont pas remis en cause ; moyennant quoi le président Jacob Zuma fera des efforts pour accélérer la réintégration de Bangui dans les organisations internati
onales comme l’Union Africaine.
Le Djotodia Tour
N’Djamena, Libreville, Malabo, le président autoproclamé fait une entrée discrète et à pas feutrés au sein de la famille « CEEAC ». Indésirable à la première réunion du 3 avril des chefs d’Etat dans la capitale tchadienne, il a commencé son périple régional par le Tchad. A tout seigneur, tout honneur, Idriss Deby est considéré comme le parrain de la région. Auréolé qu’il est maintenant du succès de ses soldats contre AQMI dans les Ifoghas, il était de bon conseil pour Michel Djotodia. Son hôte a notamment insisté sur l’urgence de la sécurisation du territoire. En d’autres termes, le chef d’Etat tchadien l’a invité à accélérer le processus de cantonnement des miliciens de la Séléka. Il a tenu à confirmer l’arrivée prochaine du renfort du contingent de 2.000 hommes de la Force de Maintien de la Paix en Centrafrique (MICOPAX). Rôle non-négligeable, il peut aussi être le porte-parole des doléances de la CEEAC pour une participation militaire française et sud-africaine dans cette entreprise de sécurisation.
Rappelons qu’au mois de décembre, lors de la première offensive de la Séléka, les chefs d’Etat de la CEEAC ont montré leurs réticences de devoir discuter avec un nouvel interlocuteur crédible au sein de la rébellion en dépit de l’entêtement de leur homologue de l’époque ; ce qui a conduit aux Accords de Libreville. Aujourd’hui, seul le président camerounais Paul Biya garde cette ligne. Yaoundé tarde à reconnaître le nouvel homme fort de Bangui. Les frictions régulières à la frontière des deux pays entre l’armée camerounaise et les miliciens de la Séléka ne sont pas de nature à normaliser les relations. Et surtout question de leadership, le doyen de la CEEAC commence à prendre ombrage de l’irrésistible montée en puissance de son homologue Idriss Deby.
 
RCA pays presque en ruine 
On parle chiffre : 2.000 hommes supplémentaires, 47 milliards FCFA (environ 71 millions €uros) pour mener à bon port la transition centrafricaine de 18 mois c’est-à-dire le maintien de l’ordre et la préparation des opérations électorales. Les salaires des fonctionnaires n’y sont pas compris.
Depuis le renversement du général Bozizé, Bangui est devenue le far-west. Dès les premiers jours, la population s’est jointe aux miliciens de la Séléka pour dévaliser et piller les commerces ou les habitations laissées à l’abandon. Une fois les leaders de la rébellion juchés sur leur fauteuil ministériel, cette armée de va-nu-pieds a été livrée à elle-même. Sans affectation dans les casernes, ni de soldes, l’esprit de prédation et de vengeance avait pris le dessus. D’où ce climat d’insécurité permanent qui ont fait fuir de nombreux banguissois et des soldats de la FACA (l’armée régulière). Ils ont traversé l’Oubangui pour grossir les rangs des réfugiés dans la province de l’Equateur en RDC.
Nommé chef d’état-major des armées par décret présidentiel dès le 18 avril, le général Jean-Pierre Dollo Waya avait longtemps hésité avant d’accepter cette lourde responsabilité. Une nomination qui fait grincer des dents du côté de la Séléka. Pour ménager les susceptibilités, une commission mixte FACA-Séléka de contrôle des effectifs a été créée. Aujourd’hui, le chef d’état-major exhorte les soldats de l’armée régulière à rejoindre leur corps d’origine et reprendre le vaste de chantier de la sécurisation. Cela consiste à vider les camps militaires de Bangui occupés par les miliciens, les transférer, les cantonner en province et enfin les désarmer. Un concours de la FOMAC sera indispensable pour réussir cette délicate mission dans la mesure où des récalcitrants refuseront d’obtempérer.
Il y a quelques semaines, le président Djotodia a solennellement lancé le cantonnement des miliciens rebelles. Les gardes du palais présidentiel ont ouvert la marche pour Berengo. Ensuite, il a raccompagné le premier contingent de 200 hommes, escortés par la FOMAC à la sortie de la ville. Après avoir squattés la caserne du génie militaire, ils ont été affectés à Bria (Centre-Est, principale base de la Séléka au moment de la rébellion) suivi d’un autre bataillon destiné à Bambari. En tout, une quinzaine de sites ont été choisis pour les affecter. N’est-ce-pas une façon de cacher les poussières sous le tapis en déplaçant le problème hors de la Capitale ? Car le moins que l’on puisse dire, c’est que la population de Bria ne les ont pas accueilli à bras ouverts. Région réputée pour ses mines de diamant, si ces éléments incontrôlables n’obtiennent pas leur pension, ils n’hésiteront pas à se payer sur la bête. Gageons que l’engagement du commandant de la Séléka Ibrahim Mahamat alias BKB sur les sanctions encourues par ses soldats en cas d’infractions sur la population civile sera suivi à la lettre.
La nécessaire réforme de l’armée
Les Forces Armées Centrafricaines (FACA) existent-elles encore ? Les Accords de Libreville ont passé sous silence le malaise profond de cette institution. Les germes des prochaines insurrections naîtront du problème de réintégration des rebelles en son sein. Et cela remonte maintenant aux années 2005, époque où l’armée et surtout la garde présidentielle étaient soupçonnées d’exécutions sommaires. Mal équipés, avec un salaire de misère face aux galonnés qui ne cessent de s’enrichir, les sous-offs’ désertent, prennent le maquis et deviennent commandant ou colonel : c’est la promotion « Séléka ». Comment reconnaître le grade de ces chefs rebelles au sein de la FACA ?  
 
 
Alex ZAKA

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