La stigmatisation pousse les Kényanes à avorter clandestinement

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Atieno, conseillère en santé reproductive, devant les bureaux d'une ONG d'aide aux victimes de violences sexuelles dans le bidonville de Dandora, à Nairobi, le 16 septembre 2021 afp.com - Tony KARUMBA
Atieno, conseillère en santé reproductive, devant les bureaux d'une ONG d'aide aux victimes de violences sexuelles dans le bidonville de Dandora, à Nairobi, le 16 septembre 2021 afp.com - Tony KARUMBA

Victoria Atieno attendait son bus lorsqu’elle a senti le sang s’écouler massivement de son corps, révélant en pleine rue son plus intime secret, un auto-avortement, pratiqué par des milliers de Kényanes malgré des conséquences parfois fatales.

La Constitution kényane autorise l’avortement dans certains cas, mais l’anathème jeté sur celles qui y ont recours pousse de nombreuses femmes à se tourner vers des méthodes traditionnelles – décoctions, eau de javel, aiguilles à tricoter… – ou à se rendre dans des cliniques clandestines, mettant leur vie en danger.

Victoria Atieno est conseillère en santé reproductive dans une ONG de Nairobi.Pourtant, lorsqu’elle a voulu mettre un terme à sa grossesse, elle a, elle aussi, avalé en secret une mixture d’herbes.

S’il savent que vous avortez, “les gens vous condamneront, vous traiteront comme une criminelle, essayeront de vous chasser de la communauté”, expliqueà l’AFP cette mère de trois enfants, âgée de 35 ans.

Quelques heures après la décoction, son pire cauchemar est devenu réalité lorsque sa grossesse s’est terminée en pleine rue, devant des dizaines de regards réprobateurs.

Ces auto-avortements ont des conséquences terribles sur la santé des femmes: rupture de l’utérus, déchirures du col de l’utérus ou du vagin, infections sévères, hémorragies voire mort…

Chaque semaine, 23 femmes en meurent selon une étude de 2012 du ministère de la Santé. Un chiffre largement sous évalué, selon les ONG.

Un rapport publié l’année dernière par l’une d’elles, le Centre pour les droits liés à la procréation (CRR), estimait que sept femmes ou jeunes filles mouraient chaque jour au Kenya d’avortements non médicalisés.

A Dandora, bidonville de l’est de Nairobi où travaille Mme Atieno,desfœtus sont parfois retrouvés dans l’immense décharge attenante.

– Interdiction de fait –

Au Kenya, pays très religieux à dominante chrétienne, le poids des croyances est tel que même les femmes qui avortent dans un cadre médical ont le sentiment de commettre une faute.

Plus d’un an après interrompu une grossesse consécutive à un viol collectif, Susan, une dévote mère de trois enfants, ressent toujours une immense culpabilité.

“Les gens vous voient comme une meurtrière (…) J’ai l’impression d’avoir fait quelque chose de très mal”, explique cette femme de 36 ans.

La Constitution kényane de 2010 stipule que l’avortement est illégal sauf si, “selon l’avis d’un professionnel de santé qualifié, il y a besoin d’un traitement d’urgence, ou que la vie ou la santé de la mère est en danger, ou que cela soit permis par toute autre loi écrite”.

Cette formulation donne un rôlecrucial aux médecins. Par conséquent, lorsque le ministère de la Santé a arrêté en 2013 de former des praticiens aux techniques d’interruption de grossesse, l’accès à l’avortement dans les hôpitaux a immédiatement été réduit et les femmes en ont payé le prix.

Un an plus tôt, le même ministère avait pourtant alerté dans une étude sur le nombre élevé de femmes mourant d’avortements clandestins au Kenya.

Le ministère de la Santé n’a pas donné suite aux demandes d’interview et l’un de ses experts en santé reproductive a confié à l’AFP: “Nous ne sommes pas du tout autorisés à parler de l’avortement. C’est la règle.”

En 2019, le ministère a été condamné par un tribunal de Nairobi pour avoir, en arrêtant les formations, créé une interdiction de fait qui restreint les droits des femmes et des filles.

Depuis, la situation ne s’est pourtant pas améliorée sur le terrain, laissant la voie libre à des cliniques clandestines sans scrupules.

– Remords –

La nièce de Ken Ojili Mele, dont il était très proche, est morte à l’âge de 26 ans après s’être tournée vers l’une d’elles. Longtemps opposé à l’avortement, ce charpentier de 48 ans se dit pétri de remords.

“Peut-être qu’elle n’a pas voulu m’en parler parce qu’elle savait que j’allais être en colère”, raconte-t-il: “Si seulement elle avait partagé cela avec moi, j’aurais peut-être pu l’aider à trouver un hôpital plus sûr.”

Même devant les médecins, la parole peine à se libérer. Médecin spécialisé en santé reproductive, le Dr Samson Otiago reçoit chaque mois des dizaines de femmes dans sa clinique de Nairobi. Il lui faut beaucoup de temps et d’efforts pour qu’elles expriment leur volonté d’avorter.

Certaines fondent en larmes avant même d’avoir prononcé un mot, raconte le Dr Otiago qui offre souvent à ces femmes des services gratuits ou à crédit.

“Une fois qu’une femme a décidé qu’elle veut avorter, elle le fera par n’importe quel moyen”, explique le médecin. “Donc nous préférons le faire plutôt que de l’exposer à des charlatans et de la revoir plus tard avec des complications”, dit-il.

A Dandora, Seline, victime d’un viol, attendait les résultats d’un test de grossesse lorsque l’AFP l’a rencontrée mi-septembre.

Cette femme de ménage de 38 ans qui gagne 5.000 shillings par mois (38 euros) était déterminée à avorter en cas de test positif.

“Si l’hôpital refuse, je le ferai à la manière traditionnelle, avec des herbes”, confie-t-elle dans un souffle: “Je suis prête à tout, tant que je n’ai pas à avoir ce bébé.”