lundi, février 6, 2023
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Revenir au pouvoir, après l’avoir perdu 

C’est celui qui perd, qui gagne !

Haïti, la maudite

Haïti, petit pays de la Caraïbe, où la très grande majorité de la population est d’origine africaine, n’en finit plus de sombrer dans le chaos. Une triste calamité pour la première république noire de l’Histoire. Le 26 juin 2022, face à la misère, au chômage et à la violence des gangs, des milliers de personnes étaient rassemblées devant la demeure de Jean-Bertrand Aristide, à Tabarre, en banlieue de Port-au-Prince, pour crier leur volonté de le voir revenir au pouvoir.

« Lè Aristide te la, se pa konsa nou te ye », scandait la foule.

Un cri du cœur que l’on pourrait traduire du créole haïtien en : « Les choses allaient mieux sous Jean-Bertrand Aristide », ce prêtre défroqué, qui avait défrayé la chronique à la tête du pays au cours des années 1990 et 2000, après des décennies de dictature et de pouvoir militaire. L’homme voulait combattre alors l’impérialisme et le capitalisme, et leurs dérives, en mettant l’accent sur la justice sociale en donnant du pouvoir à ceux qui n’en avaient pas.

La vie politique est souvent faite de hauts et de bas. Un jour, une victoire, un autre, une défaite. Jean-Bertrand Aristide est victime d’un coup d’Etat militaire, le 30 septembre 1991, mais retrouve le pouvoir, le 15 octobre 1994, après une mobilisation internationale et l’intervention militaire des Etats-Unis, sous l’administration Clinton. Il est même réélu, en novembre 2000, pour un nouveau mandat, avant de démissionner, en février 2004, sous la pression, en raison d’accusations d’enrichissement personnel et de crimes politiques.

Victorieux dans les urnes, puis battu ou renversé, ainsi va la vie politique.

Sur le continent africain aussi, un tour d’horizon non exhaustif démontre que d’autres chefs d’Etat ont pu retrouver la charge suprême après l’avoir abandonnée ou perdue.

Congo : Après le père, le fils !

Ainsi au Congo, Denis Sassou Nguesso devient président du comité central du Parti congolais du travail (PCT), le parti unique, en mars 1979. Cela fait de lui, de facto, le chef de l’Etat. Puis en 1991, à la suite de l’ouverture au multipartisme, de la tenue de la Conférence nationale et de l’élection présidentielle perdue d’août 1992, il se retire avant de revenir à l’issue d’une guerre civile qui renverse le président élu, Pascal Lissouba. Depuis, il est réélu en mars 2002, juillet 2009, mars 2016 et mars 2021. Aujourd’hui, à 79 ans, il cumule plus de trente-huit ans à la tête de l’Etat congolais.

Sao Tomé, sans principes…

Toujours en Afrique centrale, Miguel dos Ajos Trovoada a été deux fois président de l’archipel de São Tomé et Principe. Elu président en mars 1991 comme candidat indépendant, il est renversé, en août 1995, par un coup d’Etat militaire mené par Manuel Quintas de Almeida à la tête d’une junte de salut national. Mais ce putsch ne dure que six jours et Miguel dos Ajos Trovoada retrouve l’intégralité de ses fonctions. Bon prince, il gracie les putschistes, avant d’être réélu pour un second mandat en juillet 1996. Dans ce pays où le pouvoir se trouve principalement entre les mains du Premier ministre, il se retire ensuite, laissant à son fils, Patrice, le rôle de faire perdurer le nom des Trovoada dans la vie politique santoméenne –

celui-ci dirige le gouvernement à trois reprises de février à juin 2008, d’août 2010 à décembre 2012 et de novembre 2014 à décembre 2018 –, marquée par une succession d’alternances démocratiques.

Comores : Denard, faiseur de roi…

Dans l’océan Indien, un autre archipel, celui des Comores, a vu dans son histoire politique mouvementée depuis l’indépendance, des chefs d’Etat perdre et retrouver le pouvoir à plusieurs reprises. Le plus ancien, Ahmed Abdallah Abderemane, ex-parlementaire français, devient le premier chef d’Etat de la jeune république, en juillet 1975. Lui aussi est renversé par des militaires, au bout de seulement vingt-huit jours, menés par un certain mercenaire français Bob Denard. Le même qui le remet néanmoins au pouvoir, en mai 1978. Cette fois-ci, élu en octobre 1978 et en septembre 1984, Ahmed Abdallah Abderemane conduit les affaires de l’archipel durant onze ans et six mois avant d’être tué en présence de Bob Denard, considéré à l’époque par certains comme le « vice-roi des Comores ».

Son successeur, Saïd Mohamed Djohar dirige les Comores de novembre 1989 à mars 1996. Mais sa présidence est marquée par un autre coup d’Etat mené encore par Bob Denard, en septembre 1995. Destitué et exfiltré par des militaires français, puis de retour à Moroni, Saïd Mohamed Djohar doit subir la présence dans son fauteuil présidentiel de Mohamed Taki Abdoulkarim, puis de Mohammed Caabi el-Yachourtou, autoproclamés présidents par intérim avec l’aide des militaires. Le premier du 2 au 5 octobre 1995 et le second du 5 octobre au 26 janvier 1996, date à laquelle Saïd Mohamed Djohar retrouve sa charge. Mohamed Taki Abdoulkarim revient toutefois aux affaires par la voix des urnes. Mais son mandat à la tête de l’archipel, commencé en mars 1996, est brutalement interrompu par son décès en novembre 1998.

Dernier président comorien à avoir atteint le Graal à plusieurs reprises, le colonel Azali Assoumani, qui apparaît dans la vie politique de l’archipel par un coup d’Etat en renversant le président par intérim Tadjidine ben Saïd Massounde, en avril 1999, afin de lui contester un accord d’autonomie plus large avec l’île sécessionniste d’Anjouan. Après avoir fait modifier la Constitution et retiré le caractère islamiste des institutions, il démissionne de ses fonctions peu avant le scrutin présidentiel de mars-avril 2002, afin de pouvoir se présenter, et l’emporte. Redevenu chef d’Etat, il dirige alors le pays jusqu’en mai 2006.

Ne pouvant se représenter en mai 2006 – la présidence est assurée à tour de rôle par un ressortissant de chaque île de l’archipel –, il revient au pouvoir par les urnes en mai 2016. En 2019, il utilise le même subterfuge que précédemment, en faisant apparaître un intérimaire à sa place en la personne de Moustradoine Abdou, pour se présenter au scrutin de mars et revenir une nouvelle fois au pouvoir.

Madagascar, Andry Rajoelina en embuscade

Dans la Grande Ile voisine, Madagascar, Philibert Tsiranana est le premier président malgache. Cet ancien député français, ministre conseiller de la France, puis président du Conseil de gouvernement, dirigera d’octobre 1958 à octobre 1972. Une présidence entrecoupée par une hospitalisation, pendant laquelle, de janvier à mai 1970, le pouvoir est assuré par un triumvirat composé du ministre de l’Intérieur André Resampa, du président de l’Assemblée nationale Jacques Rabemananjara et du vice-président Calbin Tsiebo.

Didier Ratsiraka, quant à lui, obtient le pouvoir à Madagascar des militaires, en juin 1975. Instituant un régime socialiste, il se fait élire président en décembre de la même année. Il est réélu en novembre 1982 et en mars 1989. Mais après dix-sept ans et neuf mois de pouvoir, et le constat d’échec de la construction d’un « paradis socialiste », il doit accepter une transition libérale imposée par l’opposition, puis se retire après un échec à l’élection de février 1993, face à Albert Zafy.

Didier Ratsiraka ne s’éloigne pas pour autant de la vie politique malgache. Désormais promoteur d’un humanisme écologique, il retrouve le succès dans les urnes à la présidentielle de décembre 1996, devançant le même Albert Zafy. Son second passage à la présidence est néanmoins plus bref, cinq ans et quatre mois. Battu par l’homme d’affaires Marc Ravalomanana au scrutin suivant de décembre 2001, il tente de se représenter en décembre 2001, mais il doit s’exiler après une contestation des résultats du scrutin par le camp du président sortant. Sa dernière tentative de retour politique se solde par un échec. Avec seulement 0,45 % des suffrages exprimés à la présidentielle d’octobre-décembre 2013, les électeurs malgaches semblent avoir fait un trait définitif sur le vieil « amiral rouge ». Son décès durant la période de la pandémie de la COVID-19 est toutefois marqué par une journée de deuil national et des honneurs militaires.

D’une tout autre génération, l’actuel président Andry Rajoelina, 48 ans, possède déjà un long parcours politique. Celui qui a su mieux que personne réussir dans les affaires dans l’événementiel, la publicité et les media, apparaît en politique via son accession au poste de maire d’Anatananarivo, la capitale malgache. Un tremplin qui le mène à la présidence de la Haute Autorité de transition, en mars 2009, une sorte de coup d’Etat soft qui met fin au directoire militaire du vice-amiral Hyppolite Ramaroson. Interdit de se présenter à l’élection présidentielle d’octobre-décembre 2013, il laisse le pouvoir à Hery Rajaeonarimampianina, démocratiquement élu. Mais Andry Rajoelina n’en a pas fini avec la politique. Il attend son heure et revient par la grande porte, en décembre 2019, pour un second mandat présidentiel. Et pour 2023, il est déjà dans les starting-blocks. Pas encore officiellement candidat, mais les « financements ont déjà été trouvés », assure-t-il, même si les promesses de 2008 attendent encore d’être réalisées.

Lesotho, honneurs au roi

Cas de figure un peu différent dans le petit royaume du Lesotho, en Afrique australe. Couronné roi en octobre 1966, Moshoeshoe II règne sur un pays dirigé par un Premier ministre. Dans une monarchie parlementaire, son pouvoir est plutôt symbolique. Une situation qu’il n’apprécie guère tout comme l’alignement du pays sur le régime d’apartheid sud-africain. Résultat, il se retrouve vite en prison sur ordre de son Premier ministre, Leabua Jonathan, en décembre 1966.

Une fois libéré et revenu dans ses fonctions en acceptant son sort de roi honorifique, il assiste, en février 1970, à un auto-coup d’Etat de la part de ce même Leabua Jonathan. Après un bref exil, le monarque retrouve sa couronne en acceptant de valider le pouvoir de ce Premier ministre turbulent. Puis rebelote, en mars 1990. Cette fois, Moshoeshoe II est destitué et le nouveau chef du gouvernement, le général Justinus Metsing Lekhanya, qui s’était imposé à ce poste à la suite d’un coup d’Etat, place son fils Letsie III sur le trône. Moshoeshoe II reprend donc le chemin de l’exil. En janvier 1995, il fait néanmoins son retour dans le pays, reprenant la couronne à son fils et terminant sa vie sur le trône du Lesotho, jusqu’en janvier 1996, suite à un accident de la circulation. Et c’est encore son fils Letsie III qui lui succède. Depuis plus de vingt-six ans, ce dernier assure un règne plus calme

Ouganda, un seul parti

En Ouganda, avant que Yoweri Museveni truste toutes les élections présidentielles depuis 1996, et cumule plus de trente-six ans de pouvoir, le pays a connu une période mouvementée. Milton Obote, considéré comme le « père de l’indépendance », a été président de la République à deux reprises. Une première fois à partir d’avril 1966 et jusqu’en janvier 1971, lorsqu’il est renversé par un coup d’Etat militaire alors qu’il se trouve à l’étranger. Le putschiste n’est autre que son chef d’état-major, le général Idi Amin Dada.

Après une dictature tyrannique de neuf années, Milton Obote revient aux affaires suite à une période d’instabilité chronique. En décembre 1980, le voilà de nouveau chef d’Etat, reproduisant le seul système politique qu’il semble connaître : un parti unique, la répression de toute opposition et les rivalités ethniques. Résultat, il est pareillement renversé par un coup d’Etat militaire, en juillet 1985, encore mené par son chef d’état-major, le général Tito Okello. Parti en exil en Zambie, il ne remet plus jamais les pieds en Ouganda et meurt à 79 ans, tout en espérant un jour rejoué un rôle politique dans son pays.

Burundi, l’art du quitter le pouvoir

Au Burundi, Pierre Buyoya est un militaire de formation. Sa carrière politique commence par un coup d’Etat, en septembre 1987, contre le président Jean-Baptiste Bagaza, putschiste comme lui. Le major Pierre Buyoya devient président du Comité de salut national avant de se faire nommer chef de l’Etat, six jours après. A la tête du pays, il œuvre en faveur d’une bonne entente entre les communautés tutsi et hutu, et la mise en place d’institutions démocratiques.

Une politique basée sur le multipartisme qui lui fait perdre les élections, en 1993. Pierre Buyoya se retrouve alors dans l’opposition. Il revient au pouvoir grâce à un second coup d’Etat, en juillet 1996, et dirige le pays jusqu’en 2003. Date à laquelle il se retire comme convenu par les Accords d’Arusha, qui doivent mettre un terme à la guerre civile. Avec un parcours atypique et un bilan plus que contrasté, il avait coutume de dire que l’important, pour un chef d’Etat, « ce n’est pas comment on accède au pouvoir, mais comment on le quitte ».

Tchad, Oueddeï toujours là

Au Tchad, Goukouni Oueddeï est également arrivé au pouvoir par les armes, mais aussi par les Accords de Kano, en mars 1979, comme leader des Forces armées populaires (FAP). Il dirige alors un Conseil d’Etat provisoire pendant une trentaine de jours avant de laisser le poste à Lol Mahamat Choua, pour quatre mois. Ce dernier démissionne de ses fonctions en septembre 1979, et Goukouni Oueddeï reprend la direction de l’Etat. Mais l’entente avec un autre chef de guerre nordiste, Hissène Habré, ne dure pas. Une nouvelle guerre civile débute dans un contexte de guerre froide et d’interventions étrangères. Goukouni Oueddeï est alors renversé en juin 1982 et se réfugie en exil, en Algérie. Revenu au Tchad en 2009, les militaires viennent le chercher après la mort du président Idriss Deby Itno, en avril 2021, pour occuper la présidence d’un comité technique spécial dans le cadre du dialogue national. A 77 ans, il appelle toujours les Tchadiens « à se réconcilier pour enterrer nos querelles » et « mettre devant l’intérêt supérieur du Tchad ».

Nigéria, du treillis au boubou civil

Au Nigeria, principale puissance économique du Continent, depuis l’indépendance en 1960, les militaires ne sont jamais loin du pouvoir. Certains y ont pris goût et l’ont occupé à deux reprises. Olusegun Obasanjo est général lorsqu’il devient chef du gouvernement militaire fédéral en février 1976. Il succède en fait au général Murtala Mohammed qui a été assassiné, avec lequel il avait fait un coup d’Etat, en juillet 1975, pour renverser un énième général, Yakubu Gowon. A son poste de chef de la république fédérale du Nigeria, Olusegun Obasanjo organise la transition démocratique, devenant le premier dirigeant à abandonner le pouvoir, et le transmettant à un homme politique issu du monde civil et élu, Shehu Shagari, en octobre 1979. Las, les militaires nigérians sont avides du pouvoir. En décembre 1983, un certain… Muhammadu Buhari organise un nouveau coup d’Etat. Et prend la tête d’un Conseil supérieur militaire, avant d’être à son tour renversé, en août 1985. Trois généraux de plus qui se

succèdent au pouvoir – Ibrahim Babangida, Sani Abacha et Abdulsalami Abubakar –, un vainqueur d’une élection présidentielle (Moshood Abiola écarté) et un coup d’Etat plus loin, et revoilà Olusegun Obasanjo. En mai 1999, il retrouve la présidence du Nigeria après avoir connu une condamnation à la prison à vie pour complot, une conversion religieuse et à la démocratie, et une victoire au scrutin présidentiel de février 1999. Réélu en avril 2003, il quitte le pouvoir en mai 2007. Cette fois-ci, le Nigeria semble avoir fait le choix de la voie des urnes et de l’alternance. Après les présidences d’Umaru Musa Yar’Adua et de Goodluck Jonatha, c’est un autre ex-chef d’Etat, qui a troqué le treillis militaire pour le boubou civil, qui revient aux affaires : Muhammadu Buhari. Elu en mars 2015, réélu en février 2019, il occupe le fauteuil présidentiel depuis lors. A deux exceptions près, en raison de problèmes de santé. Le vice-président Yemi Osinbajo a déjà assuré deux intérims. En 2017, de janvier à mars, puis de mai à août. L’homme serait déjà partant pour être candidat à la prochaine présidentielle de 2023.

Bénin, Kérékou jusqu’au bout

Arrivé au pouvoir par un coup d’Etat militaire, le commandant Mathieu Kérékou dirige le Dahomey qu’il transforme en Bénin d’octobre 1972 à avril 1991. Il impose le marxisme-léninisme et le parti unique, mais empêche un putsch mené par les mercenaires de Bob Denard, financés par la France, mais aussi la Côte d’Ivoire, le Maroc, le Togo et le Zaïre. Toutefois, à l’issue d’une Conférence nationale, il perd l’élection présidentielle de mars 1991, battu par Nicéphore Soglo.

Après un seul mandat de ce dernier, Mathieu Kerékou tient néanmoins sa revanche, au scrutin de mars 1996. Le vieux général a alors abandonné le marxisme, adopté la foi chrétienne et s’est converti à la démocratie. Réélu en 2001, il ne tente pas de modifier la Constitution qui lui interdit d’effectuer un nouveau mandat en 2006 et se retire de la vie politique.

Togo : métronome, comme papa

Au Togo voisin, le pays connaît une longue présidence de Gnassingbé Eyadéma, d’avril 1967 à février 2005. Depuis son décès, l’un de ses fils, Faure Essozimna Gnassingbé, a repris l’«héritage familial», en s’imposant à la tête du Togo par un coup d’Etat « constitutionnel ». Sous la pression de la rue et de la communauté internationale, il démissionne, impose Abbas Bonfoh comme intérimaire et se présente immédiatement à une élection présidentielle qu’il remporte, soutenu par les militaires. Comme disait son père après le sommet France-Afrique de La Baule : « On m’a demandé de participer à une élection, pas de la perdre. » Et effectivement, depuis 2005, comme Papa, Faure Essozimna Gnassingbé remporte la présidentielle en mars 2010, avril 2015 et février 2020, comme un métronome. Si la Constitution limite désormais le mandat à la présidence à cinq ans, renouvelable une fois, cela devrait lui permettre de rester tout de même en poste jusqu’en 2030.

Ghana : des putschs pour la démocratie

Le Ghanéen Jerry John Rawlings a longtemps été considéré comme un modèle de putschiste ayant imposé la démocratie dans son pays. En mai 1979, jeune lieutenant, il constate que son pays est en proie à la misère et à la corruption. Il décide de faire un coup d’Etat contre le régime du général Frederick William Kwasi Akuffo. C’est un échec, mais il est libéré trois mois plus tard après avoir été condamné à mort. Cette fois il impose, après un deuxième putsch, un Conseil révolutionnaire des forces armées qu’il préside jusqu’au mois de septembre. Il laisse alors la place au civil Hilla Liman.

Deux années passent, et Jerry John Rawlings s’aperçoit que la corruption est toujours de mise. Il effectue un troisième coup d’Etat et décide cette fois de garder le pouvoir. Président du Conseil provisoire de la défense nationale, puis à partir du 31 décembre 1981, président de la République, il impose une vision tiers-mondiste, le multipartisme et la démocratisation du Ghana. Elu en décembre 1992 après avoir démissionné de l’armée, il remporte aussi le scrutin de décembre 1996, avant de laisser la place pour une première alternance pacifique qui est devenue un élément fort de la vie politique ghanéenne.

Mali : Goïta, par deux fois

Au Mali, deux autres putschistes ont également été deux fois chef de l’Etat. Le plus ancien, Amadou Toumani Touré, prend le pouvoir en mars 1991 par un coup d’Etat. Ce lieutenant-colonel renverse le général Moussa Traoré, lui-même arrivé à la tête du pays, en novembre 1968, par un putsch, et se parachute président du Conseil de réconciliation nationale. Cinq jours plus tard, il préside un Comité de transition pour le salut du peuple, assurant de facto les fonctions ce chef de l’Etat jusqu’en juin 1992.

Son passage à la tête du Mali se résume en l’organisation de la Conférence nationale et la tenue d’une élection présidentielle pluraliste remportée par Alpha Oumar Konaré, auquel il transmet le pouvoir. Mais les démons de la politique le taraudent. En septembre 2001, il prend sa retraite de l’armée et se lance dans l’élection présidentielle d’avril-mai 2002. Elu au second tour, il assure un premier mandat qui prône l’union nationale. Réélu en 2007, son second mandat est toujours orienté autour de la recherche d’un consensus, mais est marqué par la reprise des combats avec les indépendantistes Touaregs dans l’extrême nord-est du Mali.

Amadou Toumani Touré est renversé à quelques semaines de la fin de son second mandat par un coup d’Etat militaire dirigé par le capitaine Amadou Haya Sanogo, qui prend la tête d’un Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration, en mars 2012.

Un autre militaire putschiste malien va faire son apparition sur la scène politique, en août 2020, dans un contexte de conflits avec le terrorisme djihadisme. Les nouveaux venus renversent le président Ibrahim Boubacar Keïta, accusé notamment de ne pas être capable de régler les problèmes de corruption et d’insécurité. Le colonel Assimi Goïta prend la tête d’un Comité national pour le salut du peuple. Puis, sous la pression de la communauté internationale et les médiateurs de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), un ex-colonel, Ba N’Daw est choisi pour assurer la présidence de la transition qui doit durer dix-huit mois avant le retour de l’ordre constitutionnel. Celui-ci est investi en septembre 2020. Mais Assimi Goïta, dans un contexte de forte opposition avec la France qui mène dans le pays l’opération Barkhane, réalise un coup d’Etat dans le coup d’Etat, en reprenant le pouvoir en mai 2021, alors que Ba N’Daw souhaitait effectuer un remaniement gouvernemental. Le 7 juin 2021, Assimi Goïta est officiellement investi à la présidence de la transition et devient le maître des horloges de la vie politique malienne, cette fois-ci au grand jour.

Sierra Leone : Qui va en voyage, perd sa présidence ou la regagne

L’actuel président de la Sierra Leone est un ancien putschiste. Le général Julius Maada Bio a pris le pouvoir à Freetown en janvier 1996, pour renverser Valentine Strasser, son « frère d’arme », lui aussi auteur d’un putsch trois ans et huit mois plus tôt. A l’époque, Julius Maada

Bio occupe le poste de vice-président et profite de l’absence du jeune capitaine à l’étranger pour prendre le contrôle du Conseil suprême de la république de Sierra Leone, dans un coup d’Etat qualifié de « démocratique ». Deux mois plus tard, il rend le pouvoir à un président élu, Ahmad Tejan Kabbah.

Dans un contexte de guerre civile, ce dernier est destitué, en mai 1997, par un nouveau coup d’Etat mené par le commandant Johnny Paul Koroma, à la tête du Conseil révolutionnaire des forces armées, qui s’allie avec le tristement célèbre Front révolutionnaire uni (RUF), de Charles Taylor et Foday Sankoh. L’intervention des troupes de la Brigade de surveillance du cessez-le-feu de la Cedeao (ECOMOG) permet de remettre au pouvoir Ahmad Tejan Kabbah, en mars 1998, qui est réélu en mai 2002. Il transmet démocratiquement sa fonction de chef d’Etat à Ernest Bai Koroma, en septembre 2007.

Quant à Julius Maada Bio qu’on a laissé en 1996 en remettant le pouvoir politique à un civil, il a quitté l’armée, pour se former en relations internationales aux Etats-Unis. Il s’engage par la suite dans la course électorale afin de briguer la présidence sierra-léonaise. Il remporte le scrutin de mars 2018 après une première tentative ratée en 2012.

Guinée-Bisau, permanentes turbulences

Enfin, la Guinée-Bissau, cette ancienne colonie portugaise connaît, depuis son indépendance, l’une des histoires les plus mouvementées du Continent, ponctuée par une dizaine de coups de force réussis ou ratés. Aussi, il n’est pas rare de voir certains Bissau-guinéens occuper le poste de chef de l’Etat à plusieurs reprises. Et à ce jeu-là, João Bernardo « Nino » Vieira est le leader incontesté. Avant même l’indépendance du pays, on le retrouve au côté d’Amilcar Cabral dans la lutte de libération nationale, au sein du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). De chef militaire il se transforme en homme politique, occupant, dès septembre 1973, les fonctions de président de l’Assemblée nationale populaire de Guinée-Bissau, puis de chef de gouvernement comme commissaire principal de Guinée-Bissau, de septembre 1978 à novembre 1980.

Son premier mandat à la tête de l’Etat, il l’obtient en novembre 1980 par un coup de force interne au sein du PAIGC. Le coup d’Etat s’effectue sans effusion de sang en renversant Luis Cabral, le demi-frère du grand leader indépendantiste. « Nino » Vieira s’éloigne alors des idéaux d’Amilcar Cabral. En mai 1984, nouveau coup d’Etat avec un changement de Constitution. Pendant trois jours, la présidente de l’Assemblée nationale, Carmen Pereira devient la première femme africaine cheffe d’Etat. Puis « Nino » Vieira endosse la tenue de président de la République. Son premier passage dans les urnes se déroule en juillet-août 1994 pour les premières élections multipartites ; « Nino » Vieira l’emporte.

En juin 1998, une tentative ratée de coup d’Etat plonge le pays dans la guerre civile. « Nino » Vieira est obligé de quitter le pouvoir en mai 1999. Il y revient en 2005 après un exil au Portugal et un scrutin remporté comme candidat indépendant face à Malam Bacai Sanha, qui représente le PAIGC. Mais en mars 2009, il est tué par des hommes en armes sans que l’on connaisse réellement les donneurs d’ordre. Autre président de l’Assemblée nationale populaire, Raimundo Pereira a assuré deux intérims à la tête de l’Etat. La première fois de mars à septembre 2009, après l’assassinat de « Nino » Vieira. Puis de janvier à avril 2012, à la mort de Malam Bacai Sanha.

Elu en mai 2014, José Mario Vaz, également membre du PAIGC, refuse, après les élections législatives du 10 mars 2019, de valider le nom du Premier ministre proposé par son parti. Débute alors un imbroglio politique comme seule la Guinée-Bissau peut en faire naître.

Désigné président par intérim, le 27 juin 2019, à l’expiration du mandat présidentiel, quatre jours auparavant, le président de l’Assemblée nationale, Cipriano Cassama, est arrêté, le 29 juin, accusé par la justice pour « tentative de subversion de l’ordre démocratique constitutionnellement instauré ». José Mario Vaz doit alors reprendre les commandes et « gérer les affaires courantes ».

Au scrutin présidentiel de novembre 2019, il n’arrive qu’au quatrième rang. C’est Umaro Sissoco Embalo, un ancien général de brigade qui a quitté le PAIGC, qui l’emporte au second tour de décembre et est investi le 27 février 2020. Mais les résultats sont contestés par son adversaire Domingos Simoes Pereira, candidat du PAIGC. Cipriano Cassama, toujours président de l’Assemblée nationale, est alors rappelé, le lendemain, pour assurer un nouvel intérim. Mais l’homme reçoit des menaces et se retire dès le 1er mars. « Compte tenu des menaces de mort sur ma personne et mes gardes de corps, j’ai décidé de renoncer à la charge de président intérimaire pour laquelle j’ai été nommé, pour éviter un bain de sang en Guinée-Bissau. (…) Je crains pour mon intégrité physique. Ma vie et celle de ma famille sont en danger. » Depuis, Umaro Sissoco Embalo assume la présidence de la Guinée-Bissau. Il est même actuellement président de la Cedeao. Mais jusqu’à quand ? Le 1er février 2022, réuni en conseil des ministres extraordinaires avec le Premier ministre, les membres du gouvernement et les chefs de l’armée, il échappe à une tentative de putsch, qui fait plusieurs morts, dans l’attaque du Palais par des militaires lourdement armés et habillés en civil.

Interrogé sur l’origine de la tentative du coup d’Etat, il répond : « Celle-ci doit venir de ceux qui sont contre les décisions que j’ai prises, notamment dans la lutte contre le narcotrafic et la corruption ». Ainsi va la vie politique en Guinée-Bissau, cataloguée comme narco-Etat, en raison du trafic de drogue entre l’Amérique du Sud et l’Europe qui passe par son territoire.

Eric Bazin

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