jeudi, janvier 27, 2022
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INVITE DU MOIS: Sidiki Bakaba (Acteur, Réalisateur, Cinéaste, Metteur en scène) « Le FESPACO a désenclavé le Burkina Faso »

Sidiki (Sidjiri) Bakaba, c’est le visage du cinéma africain. Malgré le poids de l’âge (72 ans), il n’a rien perdu de son amour pour la caméra. Dans cette interview accordée dans le hall de l’Hôtel Pacific à Ouagadougou, en marge du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), le Franco-ivoirien jette un regard sur le cinéma d’aujourd’hui et annonce en exclusivité son prochain film.

Diasporas-News : Que représente pour vous le FESPACO ?

Sidiki Bakaba : Outre le fait que ce soit initié par des aînés tels Sembène Ousmane, Vieira, Timité Bassori… et que j’ai eu la chance de voir naître en 1969 l’ex-Semaine du cinéma africain rebaptisée FESPACO, personne ne croyait en ce festival. Tout le monde disait que c’était une utopie de créer ce festival au Burkina Faso.

D-N : Pourquoi ?

S.B: Tout le monde se demandait comment on pouvait créer ce festival dans un endroit où il n’y a pas la mer… C’était une utopie, un rêve qui allait être comme un raisin au soleil. C’est à dire que ça allait sécher (rires). Mais ils y ont cru et ont dit que le cinéma pouvait sortir un pays enclavé, isolé. Pour eux, il n’y avait pas que la mer. Et il a eu raison. Sembène Ousmane est issu d’un pays où il y a la mer (Ndlr, le Sénégal) et personne n’a jamais su pourquoi il ne l’a pas créé là-bas.

Le Burkina Faso où on disait qu’il n’y a que du sable, Sembène Ousmane a insisté. C’est un pays sahélien et pauvre contrairement à la Côte d’Ivoire où il y a le café et le cacao mais le cinéma est devenu un vrai facteur de développement plus que l’or, le diamant, le pétrole, les armes. Aujourd’hui, rien ne peut se faire sans le cinéma.

D-N : Que voulez-vous dire ?

S.B: Partout il y a le cinéma. La science a besoin du cinéma, d’images. Si des gens sont allés sur la lune, c’est parce qu’il y a eu des gens suffisamment fous pour rêver faire des films de fiction pour dire que l’Homme peut marcher sur la lune. À partir de ce moment-là, les scientifiques se sont dits pourquoi pas… C’est-à-dire que le facteur développement de l’Amérique repose sur le cinéma. Les gens voient les immeubles mais ce n’est pas le plus important. Ce qui développe, c’est le cinéma. La politique a besoin du cinéma. Pareil pour l’information. Même pour vendre un produit, il faut le cinéma… Sembène Ousmane a donc visé juste en choisissant le Burkina Faso. Je salue l’esprit de pertinence et d’intelligence du peuple burkinabé. Ce peuple n’a jamais refusé ce festival. Au contraire, tous les présidents qui se sont succédé ont accueilli l’évènement. Malgré les crises, le FESPACO a toujours eu lieu. Grâce au FESPACO, le Burkina Faso est reconnu comme le pays du cinéma africain. Personne ne parlait de ce pays auparavant. Grâce au cinéma, le Burkina Faso est désenclavé.

Quelles que soient leurs orientations politiques des différents pouvoirs, les autorités politiques burkinabè ont adopté le FESPACO comme une religion.

D-N : Quel est votre regard sur le cinéma africain aujourd’hui ?

S.B: Il y a cinéma et cinéma. Il ne faut pas confondre les sketches télévisés et le cinéma. Le cinéma ne peut pas être que divertissement sinon vous endormez votre peuple. Quand Thomas Sankara est arrivé au pouvoir en 1984, le cinéma africain a été boosté. Il a produit un film avec Fidèle Castro où j’étais l’acteur principal (Ndlr ; Les Guérisseurs). Je rends hommage à Moustapha Thombiano qui vient de décéder. Thomas Sankara nous recevait régulièrement lui et moi. Il nous avait donné un avion désaffecté. Nous avons transporté la carcasse de cet avion devant l’Hôtel Indépendance. Il y avait de l’attraction. Le monde entier qui venait pour le FESPACO, appréciait. Les enfants en faisaient un toboggan.

Grâce à lui, tous les Burkinabè ont adopté le Faso Dan Fani. Thomas Sankara avait compris que le développement devait commencer par la culture. Aujourd’hui au Burkina, le FESPACO a apporté des Salons de textile, de ceci, de cela. Ça n’arrête pas.

D-N : Quel bilan faites-vous du FESPACO après 60 ans d’existence ?

S.B: Le cinéma africain s’impose aujourd’hui. Le Nigeria est en passe de devenir le numéro deux dans le monde en production de films. La qualité vient ensuite… Il arrivera un moment donné où le Nigeria deviendra encore plus fort car des Nigérians se sont formés aux États-Unis, en Angleterre. Le cinéma qu’ils font aujourd’hui est différent de ce qu’ils faisaient avant. J’ai vu le premier film Nigérian (Music Man ; réalisé par Ola Balogum). Quand le Nigeria a compris que le cinéma était cher, ce pays a utilisé les VHS. Aujourd’hui, l’Amérique même tremble devant le Nigeria. Le Burkina Faso existe aujourd’hui à cause du cinéma. Le Burkina que j’ai connu en 1969 est différent du Burkina d’aujourd’hui. Cette fierté des Burkinabè à s’assumer, c’est là qu’il faut chercher le bilan du FESPACO.

D-N : L’invasion des réseaux sociaux n’est-elle pas un obstacle pour le développement du cinéma ?

S.B: Je vis à Paris et je vois les sketches des pays africains sur les réseaux sociaux. Tout le monde regarde ces histoires à l’eau de rose la bouche ouverte… ou en rigolant. Est-ce cela qui doit permettre à un peuple de se développer ? Non ! Regardez les Asiatiques. Nous avons été indépendants avant eux. Mais aujourd’hui, ils sont devant nous. Ils ont compris qu’il faut travailler sur l’esprit des gens avant de parler de souveraineté. Nos écrans sont inondés de films qui nous colonisent encore. On dort sans rêves. Si on a rit du cocu ou de la femme trompée, on est contents. Et on ronfle même (rires). Qu’est-ce qu’il y a comme moralité dans les films Brésiliens ? L’image peut détruire. J’ai peur… Chaque film doit livrer un message.

D-N : Quelle est votre actualité ? À quand votre prochain film ?

S.B: Je suis sur un projet de film qui devrait déjà être prêt bientôt. Le film va se faire.

Mon actualité est qu’en ce moment il y a un film en Guadeloupe intitulé « Yafa » (Le Pardon) qui sera bientôt présenté dans un Festival en France baptisé « L’Afrique fait son cinéma ». Il est réalisé par le doyen du cinéma antillais Christian Lara (83 ans), son 24è film. C’est le Sembène Ousmane des Antilles. J’ai eu le privilège d’être l’un des deux acteurs principaux de ce film qui repose sur deux acteurs : un Antillais et un Africain. Il est à l’affiche en Guadeloupe et en Martinique. Tous les enfants doivent voir ce film.

D-N : Qu’est-ce qui vous fait encore courir à 72 ans ?

S.B: J’ai un devoir énorme. Dieu ne m’a pas donné 72 ans car il m’aime plus que les autres. J’ai une mission. La transmission est importante pour moi. Un proverbe Akan (ethnie qu’on retrouve en Côte d’Ivoire et au Ghana) dit « C’est ce qu’un homme n’a pas pu donner de son vivant qui rend son cercueil lourd… ». Je veux que mon cercueil soit léger (rires). Je veux transmettre tout ce que j’ai reçu. Voici ce qui me fait courir encore.

Entretien réalisé à Ouagadougou par Guy-Florentin Yameogo, paru dans le Diasporas-News n°130 Novembre 2021

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