Il est frappant de constater que, dans la guerre qui oppose aujourd’hui les États-Unis et Israël à l’Iran, l’Afrique semble presque absente du récit médiatique global. Pourtant, ce conflit pourrait bien entraîner des conséquences profondes pour le continent —économiques, stratégiques et politiques — tout en révélant une position diplomatique africaine encore en construction. Car, en réalité l’Afrique est un continent spectateur… mais directement exposé
La première réalité est simple : l’Afrique n’est pas militairement impliquée, mais elle subira probablement une grande partie des conséquences. L’escalade entre Washington, Tel-Aviv et Téhéran menace déjà les routes énergétiques mondiales, notamment le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part majeure du pétrole mondial. Une perturbation durable entrainerait une flambée des prix de l’énergie et du transport maritime. Avec pour conséquences une hausse du coût de la vie et des tensions sociales possibles. L’Union africaine et la CEDEAO ont d’ailleurs averti que ce conflit pourrait affecter l’énergie, le commerce et la sécurité alimentaire du continent. Autrement dit, l’Afrique risque de payer une guerre qui ne se déroule pas sur son territoire.
Face à l’escalade, plusieurs États africains ont adopté une ligne diplomatique relativement similaire : appel à la retenue et au dialogue. L’Algérie, l’Égypte, la Tunisie, le Sénégal ou l’Afrique du Sud ont exprimé leur inquiétude et condamné l’usage de la force ou les violations du droit international. Cette prudence n’est pas anodine. Elle reflète une tradition diplomatique héritée du mouvement des non-alignés : ne pas se ranger trop vite dans un camp dans les rivalités entre grandes puissances. Cependant, cette neutralité apparente masque en réalité une grande diversité d’intérêts et de positions.
Depuis une dizaine d’années, le continent est devenu un espace où plusieurs puissances cherchent à étendre leur influence : les États-Unis et leurs alliés occidentaux, la Chine et la Russie, les puissances du Golfe, et désormais l’Iran. Dans certains pays africains, l’Iran entretient des relations diplomatiques, économiques ou religieuses (notamment via des réseaux chiites en Afrique de l’Ouest et de l’Est). À l’inverse, Israël a renforcé ses liens sécuritaires et technologiques avec plusieurs États africains. Résultat : les gouvernements africains doivent composer avec des partenariats multiples et parfois contradictoires. Prendre clairement parti dans le conflit reviendrait souvent à risquer de perdre un allié stratégique, un investisseur ou un soutien diplomatique.
Un autre élément inquiète certains analystes : la possibilité que la guerre déborde vers la mer Rouge et la Corne de l’Afrique. Des groupes alliés à l’Iran, comme les Houthis au Yémen, pourraient viser des positions américaines ou israéliennes dans cette région stratégique. Or cette zone est essentielle pour le commerce mondial et pour plusieurs pays africains riverains comme Djibouti, l’Érythrée ou le Soudan. Une militarisation accrue de cet espace maritime aurait des conséquences directes pour la sécurité et le commerce africain.
L’Afrique n’est pas au cœur du conflit actuel, mais elle n’en est certainement pas extérieure. Entre dépendance économique aux marchés mondiaux, rivalités d’influence des grandes puissances et risques sécuritaires dans certaines régions stratégiques, le continent se trouve pris dans une dynamique qui le dépasse largement. Dans cette guerre comme dans d’autres, la question demeure : l’Afrique restera-t-elle un théâtre périphérique des rivalités globales, ou parviendra-t-elle à devenir une voix politique capable de peser sur le cours des crises internationales
Malick Daho

